Roman d'après l'œuvre de Sharon Stewart "La Saga du grand corbeau"

Par
Giuliano Pomalaza



Depuis quelques temps, le malheur s’abattait sur les pucerons qui habitaient la jungle de San Blas, au Mexique. Les coccinelles, leurs principaux prédateurs, se multipliaient plus rapidement et attaquaient plus férocement que jamais, réduisant la population de pucerons. Le jeune Tok, un des rares pucerons à posséder des ailes, était peu aimé des autres pucerons, jaloux de son privilège.
« Pourquoi a-t-il fallu que ce soit Tok qui soit béni par Quetzalcóatl et reçoive des ailes et non moi? dit Grakk, un des pucerons jaloux du don de Tok.

- Ce n’est pas ça le plus important de toute façon, lui répondit celui-ci. Tu devrais plutôt te préoccuper des mariquitas. Si seulement les Príncipes Negros étaient encore là!
- ¡Que tonto! Tu sais bien que ce ne sont que des histoires pour endormir les niños ! répliqua Grakk, en riant. »
Tous les amis de Grakk rirent avec lui et Tok, vexé, s’éloigna. Selon la légende, les Princes Noirs étaient des êtres légendaires qui vivaient en société très bien organisée et travaillaient jadis avec les pucerons en leur offrant protection en échange du miellat, cette substance sucrée que les pucerons secrètent et dont les Princes Noirs raffolent.

La semaine suivante, tous les pucerons furent convoqués à la tige de justice où les criminels étaient jugés. La juge, une femelle respectée de tous, s’avança et dit :
« Chers confrères, une tragédie s’est produite : nos larves ont été attaquées par des coccinelles et il semblerait que l’un d’entre nous en soit responsable. Grakk, viens témoigner de ce que tu as vu ».
Grakk raconta qu’il avait vu Tok s’entretenir avec une coccinelle. Il avait trouvé cela étrange et s’était approché pour comprendre de quoi il s’agissait. Il l’avait alors entendu conclure un marché avec la coccinelle: si celle-ci l’épargnait, Tok allait lui montrer où étaient cachées les larves de pucerons. Selon lui, mettre en danger les larves pour sauver sa vie était un acte de pur égoïsme et il fallait qu’il soit jugé et même condamné.

Les pucerons commencèrent à crier tous ensemble dans un brouhaha insupportable de jurons mexicains, de caramba et de Dios mío. La juge ordonna le silence sèchement.
« C’est complètement faux! clama Tok. Je n’aurais jamais fait une telle chose!
- Tok, as-tu un alibi pour prouver ton innnnocence? demanda la juge. » Il raconta qu’il était parti explorer la jungle à la recherche de nourriture, qu’il n’avait rencontré personne et qu’il était revenu juste avant l’appel. Cependant, personne ne pouvait confirmer ni l’une ni l’autre version de l’histoire. Dans le doute, la juge demanda au peuple de voter. Par une immense majorité, Tok, le mal-aimé, fut condamné au bannissement. Il devait partir immédiatement et ne pourrait revenir que s’il apportait une preuve de son innocence.

Sous le chaud soleil de midi, Tok franchit la frontière du territoire des pucerons vers un lieu encore inconnu à ses yeux. Il ne savait trop quoi faire ni où se diriger. Il ne cessait de penser à une manière de retrouver son honneur mais il ne voyait pas comment prouver son innocence.
« Si je trouvais le vrai le coupable? se demanda Tok, ce serait trop difficile sans ami dans le groupe. Si j’accomplissais un exploit pour mon peuple peut-être m’innocenteraient-ils? »
Il réfléchissait à tout cela quand il fut pris au dépourvu par une coccinelle. Il s’enfuit à toute vitesse, mais la coccinelle était visiblement plus rapide que lui. Il tenta de se camoufler dans le feuillage, mais l’œil du prédateur était trop fin et il ne fut pas dupé par cette ruse.

Le jeune puceron remarqua une fissure dans le sol et s’y glissa. La coccinelle tenta alors de l’en faire sortir, mais en vain. Après quelques minutes, elle se lassa. Cependant, elle ne partit pas bien loin, espérant le voir sortir. C’est ce que fit Tok, mais rusé comme il était, il sortit prudemment et repéra tout de suite la grosse créature qui le guettait. Il rentra aussitôt dans son trou et décida d’y passer la nuit. Le lendemain matin, il ressortit précautionneusement mais sans problème. Sa nuit d’attente lui avait permis de penser à un acte héroïque qu’il pourrait réaliser pour pouvoir revenir auprès des siens.
« Je vais trouver les Príncipes Negros, se dit-il. Légende ou non, c’est la seule façon de revenir dans ma tierra natal. »
Les légendes racontaient que si ces êtres mythiques existaient encore, ils se trouvaient dans les terres de sable : le désert du Sonora dans le Nord du Mexique.

Après une semaine de marche et de vol constant, Tok aperçut un village de Deux-Pattes. Il fut alors confronté à un dilemme : contourner le village ce qui lui rajouterait beaucoup de trajet ou passer dans le village, où il avait des chances d’être écrasé par un Deux-Pattes, des êtres immenses ayant deux pattes postérieures, deux pattes antérieures qui se divisent au bout en cinq autres pattes et qui n’ont pas d’antenne sur la tête. Tok décida de prendre le chemin le plus court et se dirigea vers le village. Après quelques heures de marche dans le village, il fut englouti dans le noir par une immense patte. Quand il put enfin voir, il se rendit compte qu’il était à l’intérieur d’un nid de Deux-Pattes.

Il vit qu’un Deux-Pattes l’observait et crut tout de suite qu’on allait le manger. Il essaya de s’enfuir en se dirigeant vers une issue. Cependant, il se heurta contre un mur invisible. Cette prison était ronde et plate et le matériau ressemblait à ceux des fenêtres du nid. Il vit alors plusieurs trous dans le haut de la prison et essaya de grimper sur les murs, mais les parois étaient trop glissantes. Il s’y dirigea en volant, malgré ses ailes affaiblies. Il put ainsi s’enfuir et continuer sa route.

Le puceron exilé atteignit enfin le désert du Sonora. En arrivant, il vit un insecte sur un cactus.
« Qui es-tu? demanda-t-il. Tu es bien gros pour un pulgón.
- Je ne suis pas un pulgón, lui réépondit ll’insecte, je suis Sélaks et je suis une ouvrière d’Adana, la reine hormiga. Malheureusement, je me suis tordu la patte et je ne peux plus me rendre à ma casa. Pourrais-tu m’aider?
Tok la souleva de toutes ses forces et l’amena jusqu’à la maison des fourmis en suivant les instructions de Sélaks. Le nid était proche et ils arrivèrent à destination en peu de temps.
- Viens avec moi, dit Sélaks, la reine tee donnera peut-être quelque chose pour m’avoir aidé. »
Il accepta et profita de l’occasion pour lui demander si elle connaissait les Princes Noirs, des insectes légendaires qui vivaient en société très organisée, mais la fourmi lui dit non. Ils arrivèrent au nid des fourmis. De l’extérieur, ce nid avait l’air des plus simples, mais quand Tok y pénétra, il remarqua la complexité de cet abri. Il découvrit également combien les fourmis étaient bien organisées et comprit alors qu’il s’agissait peut-être des Princes Noirs. Il passa ensuite quelques temps avec les fourmis et chaque journée passée avec elles confirmait cette idée.

Tok appréciait tellement son séjour dans la maison des fourmis qu’il en avait oublié la raison de sa venue jusqu’au jour où Sélaks aborda le sujet de la famine.
« Nous n’avons plus rien à manger! dit-elle, avec la venue des Dos-Patas, nous avons dû migrer. Le problème, c’est qu’il n’y a rien à manger ici : aucun insecte, aucun fruit. La nourriture se fait de plus en plus rare. »
Tok proposa alors une idée. Il amènerait les fourmis jusqu’à la jungle de San Blas où la nourriture est abondante. Elles reconstruiraient leur maison là-bas. Les pucerons pourraient s’y installer aussi pour se protéger des coccinelles et des autres prédateurs en échange de leur délicieux miellat. La proposition était alléchante. Elle procurait des bénéfices à tout le monde. Cependant, il fallait convaincre la reine. Celle-ci se montra peu intéressée, car elle trouvait cela trop dangereux pour ses fourmis. Cependant, les supplications de Sélaks et les bons arguments de Tok eurent raison de ses inquiétudes et la reine accepta finalement qu’Alkara, une fourmi ailée prédestinée à devenir reine, ainsi que la moitié de ouvrières, dont Sélaks, accompagnent Tok dans son pays et construisent un nouvel avenir pour la colonie.

En peu de temps, la troupe s’organisa et partit en direction du territoire des pucerons. Les insectes reprirent le chemin que Tok avait parcouru pour les trouver. Ils arrivèrent bientôt en vue de la ville et s’arrêtèrent un peu avant pour passer la nuit dans un endroit tranquille. Les fourmis étaient affamées, mais il était plus prudent qu’elles restent cachées. Tok était tellement excité qu’il n’arrivait pas à dormir. Il pensait à ce que les autres pucerons diraient une fois qu’il aurait ramené les Princes Noirs. Soudain, il entendit du bruit. Il vit quelques fourmis s’en aller dans la nuit, mais n’y porta pas attention. Avant l’aube, elles revinrent se coucher comme si de rien n’était. Au lever, Tok remarqua que quelques fourmis avaient les pattes blanches. Il s’en inquiéta et alla en parler à Sélaks.

« ¡Caray! s’écria celle-ci. Elles ont dû marcher dans un piège de Dos-Patas.»
Elle expliqua à Tok que, parfois, les Deux-Pattes mettaient une poudre blanche dans les fissures de leur nid et que cette poudre était un poison extrêmement dangereux pour les fourmis. Elle avait appris cela d’une vieille ouvrière qui vivait jadis près des Deux-Pattes et croyait que les fourmis qui avaient marché dans le poison ne connaissaient pas l’existence du danger. Sélaks alla avertir la jeune reine qui appela toutes les fourmis.
« Chères hormigas, dit-elle, vous avez peut-être remarqué que certaines de vos compagnes ont les pattes blanches. Elles ont contracté une maladie dangereuse qui pourrait être contagieuse. Ne vous approchez pas d’elles. » Les fourmis s’affolèrent et coururent dans tous les sens. Les fourmis aux pattes blanches expliquèrent qu’elles étaient allées chercher de la nourriture chez les Deux-Pattes et n’avaient pas remarqué le piège à cause de la noirceur. Les fourmis contaminées furent très malades et toute la troupe dut ralentir sa progression pour les attendre.

À peine débarrassées des périls de la ville, les pauvres fourmis ne s’attendaient pas à tomber sur un autre danger : une grosse bête volante se mit à tournoyer au dessus d’elles. Le monstre essaya d’attraper Alkara qui arriva heureusement à esquiver son attaque. Par contre, les fourmis malades, plus lentes, ne purent échapper à son bec. La future reine se posa sur l’œil de la bête qui se mit à agiter la tête pour s’en débarrasser, recrachant du même coup les fourmis. Alkara se précipita alors vers les malades pour les pousser plus loin.
« ¡Ay no! s’écria-t-elle. Il en reste une là-bas! »

La créature s’apprêtait à la dévorer, mais son bec claqua dans le vide quand Alkara attrapa la fourmi de justesse. L’oiseau ne laissa pas tomber pour autant et continua à poursuivre les fourmis. Celles-ci devaient essayer de fuir même si cela semblait impossible. Alors, Tok entreprit de faire diversion. Il se cacha entre deux arbres très rapprochés, aux troncs presque collés et attendit que le prédateur enfonce son bec avant de s’enfuir. La ruse fonctionna : le bec du monstre resta coincé entre les deux arbres et l’animal ne se libéra que longtemps après le départ des fourmis.

Les fourmis avançaient péniblement dans le désert. Le sol desséché était craquelé de fissures. Il fallait faire très attention de ne pas tomber dedans. Pendant la nuit, les fourmis furent réveillées par une légère secousse. Celle-ci s’amplifia brusquement.
« Un temblor ! cria Alkara, tenez-vous toutes par les pattes! »
Les fourmis s’agrippèrent. Malheureusement, on frôla encore la catastrophe quand l’une d’entre elles tomba dans une fissure entraînant toutes les autres. Tok descendit dans la fissure et poussa les fourmis vers le haut jusqu’à la surface. Par la suite, tout le monde essaya de rester tant bien que mal au même endroit jusqu’à la fin du tremblement de terre. Le lendemain, la troupe reprit son chemin vers le territoire des pucerons. La jungle de San Blas était en vue. Les fourmis étaient très excitées, mais moins que Tok, qui bondissait dans tous les sens. Dès qu’il vit ses confrères pucerons au loin, il ne put attendre et fonça les voir.
- Attends! cria Alkara. Nous ne connaisssoons pas le chemin!
Malheureusement, Tok ne l’entendit pas.

L’arrivée de Tok auprès des siens, si imprévue, surprit tous les pucerons. « Tiens, tiens! dit Grakk d’un ton moqueur, el exiliado est revenu. Tu sais bien que tu n’as pas le droit d’être ici et que nous avons le droit de te chasser.
- ¡ Reclamo justicia ! répliqua ccelui-ci.
On appela encore une fois tous les pucerons à la tige de justice.
- Tu dois avoir une bonne raison de revenniir auprès de nous, dit la juge des pucerons, car tu sais ce qu’on peut te faire si nous trouvons insuffisantes les raisons que tu nous donneras. »
Tok expliqua à l’assemblée son histoire, mais bien entendu, sans les fourmis, il n’était pas très crédible. Il demanda la permission d’aller les chercher, mais on lui refusa car on croyait qu’il en profiterait pour s’enfuir. Finalement, après plusieurs supplications, la juge accepta d’attendre jusqu’à l’aube du lendemain. Si les fameux Princes Noirs n’étaient pas là à ce moment, Tok serait exécuté.

La nuit touchait à sa fin. Tok sentit que sa dernière heure avait sonné. Il pria Quetzalcóatl pour que sa mort soit rapide et indolore, car il ne savait pas encore ce qu’on allait lui faire.
« Dehors! cria un puceron. »
On l’amena de force jusqu’à un petit monticule de terre. On attacha ses ailes avec une liane et il vit alors le bourreau arriver. On le mit alors à genoux et on abaissa sa tête, Quand Tok crut que le moment crucial arrivait, il serra les dents. Cependant, rien ne se passa et après quelques secondes on le détacha. Il se retourna et vit au loin les fourmis. Fou de joie, il alla les rejoindre.
« Comment avez-vous fait? demanda-t-il à Alkara, essoufflé. »
Elle lui raconta qu’un puceron était arrivé auprès d’elles et les avait menées à destination. Tok s’envola et scruta le sol à la recherche de ce puceron. Il vit Tarkah, son amie d’enfance. Il alla la voir.
« Comment as-tu su où les Príncipes Negros se trouvaient? demanda-t-il.
- J’ai cru ton histoire et j’ai suivi tess indications quand tu l’as racontée, Je suis alors partie à leur recherche. »

Après l’arrivée des fourmis, on refit le procès de Tok et son honneur lui fut rendu pour avoir recréé l’alliance entre les pucerons et les fourmis. On célébra, par la suite, le retour de Tok et l’arrivée des fourmis. Tout le monde était content à l’exception d’un puceron. Grakk avait été condamné à aider les fourmis à la construction de leur maison, car il avait accusé un puceron à tort. Alkara partit se chercher un mâle tandis que ses ouvrières et Grakk entamaient la construction de la nouvelle maison. Elle fut terminée pour le retour d’Alkara. Après l’installation complète des fourmis, les pucerons s’installèrent eux aussi dans la maison toute neuve et profitèrent ainsi de la protection des fourmis comme le racontait la légende. Quant aux fourmis, elles disposaient d’un nouveau territoire pour se nourrir et bénéficiaient d’une réserve inépuisable de ce délicieux miellat qu’elles aimaient tant. Cette union dura pendant des siècles et des siècles…



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